I.
Gouttes de quartz,
Brûlent les chairs du paria au creux de la combe
La traque pour sa charogne depuis treize jours
Incise sur sa nuque un Arlequin à la faux vorace
Au loin, une tour d'anthracite déchire le voile
Comme un doigt obscène à la face de la raison
Seul abri pour s'échapper de la longue sorgue
Un cheval mort sous le pied, il rampe presque
Au propylée, une faille laissée par le temps
Un spectre s'engouffre dans le ventre abject
Là où les nécrophores n'entreront pas
II.
L'éther se fond avec la terre, glèbe infecte
A travers la cicatrice de la forteresse, à genoux,
Le paria aveugle embrase une antique lanterne,
Son visage parcheminé se creuse un peu plus
Quand au sortir du boyau, sa flamme s'étire libérée
Dévoile les colonnes épuisées d'un temple païen
Vaste théâtre aux rideaux tombés en poussière
Visages de pierre, gargouilles grimaçantes,
Public de granite aux hideux sourires sans fin
Surveillent l'imprudent voyageur vomi par la nuit
III.
Deux escaliers enlacent leurs langues dans le noir
Les dalles de grenat polies dans l'amnésie du temps
Se dérobent une fois sous sa botte, puis cèdent aux avances
D'une main crispée sur leurs rampes ciselées d'émail
Le paria se souvient des improbables châteaux grelottants
D'autres ruines qui ont couvert sa fuite à travers le désert
Aux balcons ruisselaient la bile des cascades vert-d'acides
Les guets eux-mêmes vacillaient sous les assauts de la tempête
Là-bas les restes des précédents occupants témoignaient
De l'inexorable défaite du grès soumis aux rafales
Et des droits de la ronce vipère qui empoisonne le roc
Ici l'onyx n'a cure de ces lois et se moque de la tourmente
Sans doute ici un dieu plus terrible préserve son mausolée
IV.
Ces galeries ont-elles seulement connu la floraison de l'aube
La flamme enfante dans la douleur un spectre d'albedo
Les noctules, aristocrates d'une tour bannie des mémoires,
Arrachent au silence une logorrhée dissonante et indignée
Les forces trahissent les membres de l'intrus, il s'effondre
Un griffon, dans son rêve, crève et dévore les yeux qui l'ont perdu
Son corps pris de spasmes est arraché à Hypnos par un hurlement
Gouttes de sang, la douleur d'un brasier dans ses orbites vides
Ses mains égarées recherchent en vain l'illusion dissipée
Au dehors, la pluie inlassable s'échoue dans des torrents de boue
V.
Les secrets de l'obsidienne nul ne perce, surtout pas un fuyard aveugle
Le parfum âcre du pot-pourri des âmes tombées avant lui enivre son esprit
Un pied sur la corniche et l'autre dans la tombe, il cherche une réponse
Ses cauchemars ont nourri l'être d'ébène enfermé jadis sous cette stèle
Son murmure rogue le guide vers une gueule béante, un abîme de folie
Deux corridors hérissés de torches l'amènent vers le cercle d'adamante
Aux entrailles de la tour, creusées rageusement par les larmes de cinabre du Lethé
La raison fuit son être comme une nuée de rats sur un navire aux cales vidées
Dans le ventre d'un monde au bouquet de souffre, la chute d'un misérable de plus
VI.
Les carapaces irisées des scarabées recouvrent le gisant de cuivre et de vert céladon
Les os éclatés de son corps peinent à tendre sa peau creusée par le temps
Plus haut, des lunes aux couleur de moelle ont traversé les cieux désolés par cent fois
Alors pour rire, une déesse aux seins griffés relève du fond des abysses ce jouet abîmé
Les bras décharnés du paria se relèvent dans un pastiche de vie dénuée de grâce
Son pas grotesque trahit presque la douleur qui ravage son âme, une envie nouvelle
Tout son être résonne de ce vide insatiable, hurlant sa soif du sang bouillonnant de toute vie
L'étrange carcasse libérée de la camisole du trépas, la déesse, catin cannibale, s'en lasse
Loin sous la tour noire des perce-nuages, la marche du maudit réouvre toutes les plaies
VII.
Le seigneur de l'hypogée s'irrite de voir s'enfuir un fragment de son ossuaire patiemment assemblé
Sa colère s'incarne dans quatre chimères affamées, nées du cauchemar des marins d'autrefois
Les griffes malades creuseront la chair de la Reine de pique insolente, plus profond cette fois
Gouttes de quartz, s'écoulent de leurs yeux, une pluie acide dans le labyrinthe brûle la pierre noire
Leurs gueules écumantes font vaciller les panthéons jusqu'au fond de la balance des sables
Les catacombes muent en une igue prise de spasmes, les crânes polis roulent et se noient
Un séisme ébranle le colosse muet, puis des fissures avides effondrent les villes des hommes
Trembleterre, le monde se brise, les failles béantes déchirent les mappemondes affolées
Les fils tueront les pères et le fléau de la guerre se vautre suffisant sur ses gloires passées
Du levant au crépuscule le vermillon des oriflammes exalte la démence des orphelins de Dieu
VIII.
La tour des songes n'est que ruines, ses architectes décomposés se débattent horrifiés dans leurs tombes
Cairn funeste, entre les rocs brûlés s'écoule un mortier informe de basalte et de sacrifiés d'anciens peuples
Dans une vallée de sel blanc et de sucre noir, une silhouette embrasse les lèvres de psora des mortes
Tendrement, viole sans se hâter leurs corps blêmes, parfois les force avant l'avènement du Wig ha wag
Enfin lassé des charmes des hosties, le paria s'éloigne vers la désolation, attiré par les lueurs du carnage
Le sentier où il fut traqué désormais bordé des seules fleurs de peste, il crache sur elles puis éclate de rire
Comme les papillons aux ailes d'opium, les flammes l'attirent, celles inflexibles qui traquent les réfugiés
Les remparts défoncés de la cité des déchus offrent un spectacle de premier ordre à celui qui en fut chassé
La pluie s'est arrêtée, les vautours enflés ont abordé entre ces murs, seuls sans combattre, orgie joyeuse
Les repoussant, le dernier ankou approche du plus haut beffroi, savoure sa revanche sur le royaume crevé
Minuit exorbité dans l'horloge profanée, une cloche aux gravures d'idoles confesse son silence aux étoiles.